Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Du bruit dans les oreilles, de la poussiere dans les yeux.overblog.com

Blog culturel. Chroniques littéraires, musicales et interviews

Interview de Sébastien Lepetit novembre 2013

Publié le 14 Novembre 2013 par Dubruit Danslesoreilles in interviews

Interview de Sébastien Lepetit novembre 2013

Bonjour Sébastien,

Bonjour monsieur DuBruit.

Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

C’est la question qui me terrifie. Si je vous la faisais de façon un peu tarte, je dirais : Je m’appelle Sébastien Lepetit, j’ai 44 ans et j’écris depuis un peu plus de dix ans. Mais vous n’en sauriez guère plus sur moi. D’ailleurs est-ce si important ? Je suis avant tout un être humain, c'est-à-dire que je suis pétri de contradictions. J’aime bouger et ne rien faire, je suis tantôt calme et discret, tantôt disert et extravagant, parfois surtout lecteur, parfois écrivain avant tout,… J’aime inventer ma vie, et rien de tel que la littérature pour ce faire car le livre est une fenêtre sur le rêve.

J’ai écrit trois romans. Les deux premiers sont publiés sous le pseudonyme de Saint-Fromond : La Korrandine de Tevelune et Barnabé, aux éditions Hélène Jacob.

J’ai signé le troisième, Merde à Vauban, de mon vrai nom. Il s’agit cette fois d’un roman policier qui a été primé par le Prix VSD du polar 2013 en obtenant la plus belle des récompenses : Le coup de cœur des lecteurs.

Comment êtes-vous venu à l’écriture ?

Cela m’est tombé dessus comme une évidence. J’ai toujours eu cette envie mais je n’avais jamais sauté le pas. Puis un jour de gros coup de blues, j’ai commencé à exprimer sur le papier ce que je ressentais. De fil en aiguille, je me suis aperçu que j’étais en train d’écrire un roman et je me suis mis à inventer une histoire. Lorsqu’il a été terminé, j’ai complètement réécris le début pour en enlever ce qui n’avait rien à y faire pour l’intérêt de l’histoire et ne regardait que moi. La Korrandine de Tevelune est née ainsi. Depuis, je n’ai cessé d’écrire des histoires, parfois sur le papier, mais le plus souvent en songe. Je n’ai pas le temps d’écrire tout ce qui me passe par la tête, hélas ! alors il me faut choisir.

Pourquoi avoir choisi de publier vos deux premiers romans sous un pseudonyme ?

J’ai longtemps imaginé que l’on pouvait écrire et être lu en se cachant. J’aurais rêvé de pouvoir écrire des dizaines de romans, être lu dans le monde entier, mais que personne ne sache qui je suis. J’ai toujours pensé que l’auteur n’a aucun intérêt : seuls ses écrits comptent. D’ailleurs enlevez ses écrits à un écrivain, et il n’est plus écrivain ! N’est-ce pas la preuve que seul son travail est important ?

J’étais tellement convaincu de cela que j’ai mis deux citations en exergue de La Korrandine de Tevelune. La première était extraite de l’Apostille au Nom de la Rose d’Umberto Eco : « L’auteur devrait mourir après avoir écrit. Pour ne pas gêner le cheminement du texte. » Et la seconde, qui suivait immédiatement, était de Michel Houellebecq : « Un poète mort n’écrit plus. D’où l’importance de rester vivant. »

J’avais donc choisi de me cacher derrière un pseudonyme, et comme mon père venait de mourir, j’ai opté pour Saint-Fromond, du nom du village où il était né.

Et puis est arrivé le Prix VSD du polar pour Merde à Vauban, et avec lui l’obligation de reprendre mon vrai nom.

Quelle est la genèse de Merde à Vauban ?

Après La Korrandine de Tevelune et Barnabé, qui sont des romans à suspense mais qui restent dans le domaine de la littérature générale, j’ai eu envie d’aller un peu plus loin et d’écrire un vrai roman policier. Je suis en effet un grand lecteur de ce genre, et j’ai voulu écrire un polar comme je les aime. En premier lieu, je voulais une intrigue cohérente, un peu comme dans les whodunits où tous les éléments permettant de résoudre l’énigme sont mis à la disposition du lecteur au fil de l’histoire. J’avais également envie qu’il y ait plus d’humour que d’hémoglobine. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais lorsque je rentre du travail et que j’ai regardé les infos, je n’ai pas envie de lire quelque chose de glauque. En tout cas, je n’avais pas envie de me plonger dans un tel univers pendant des mois. Car il ne faut pas oublier que si le lecteur passe quelques heures dans l’univers d’un roman, l’auteur y passe plusieurs mois. Alors j’avais envie de m’amuser avec mes personnages et de me promener dans des lieux où j’aurais plaisir à aller réellement.

On vous sent amoureux de Besançon, ses monuments, sa nourriture, son vin…

S’il y a un point commun à tous mes romans, outre le goût pour le suspense, c’est qu’ils sont profondément ancrés dans un lieu. Il serait impossible, ou en tout cas très compliqué, de les transposer ailleurs. Je considère souvent que les lieux sont des personnages à part entière de mes romans. Alors de la même façon que les auteurs s’intéressent généralement à l’histoire des personnages, à leurs psychologies, à leurs personnalités, je m’intéresse aux lieux, à leurs histoires, aux anecdotes qui les rendent uniques, à ce qui fait leur identité, à la culture des gens qui y vivent.

Tous les lieux sont passionnants. Mais pour que je décide d’y consacrer un roman, donc d’y passer plusieurs mois, voire plusieurs années, il faut que j’aie un coup de cœur pour un endroit. Ça a été le cas pour Besançon. Je suis Breton, et mon métier m’a conduit à connaître beaucoup de villes en France et à vivre dans un certain nombre d’entre elles. Besançon est incontestablement une des plus belles, en tout cas la plus belle que je connaisse.

J’aime son architecture, ses pierres si particulières, sa culture très prononcée, son histoire originale, sa gastronomie riche, variée et souvent unique, son chauvinisme jamais démenti,… Il suffit de goûter une fois dans sa vie au vin jaune pour savoir qu’il n’existe rien de comparable au monde : un néophyte peut confondre un champagne avec des vins d’autres régions ; il peut trouver des similitudes fortes entre le Bourgogne, le Bordeaux, le Côte du Rhône, le Beaujolais et d’autres crus ; mais même un ignorant en vins ne peut pas confondre un vin jaune avec autre chose.

Cela valait bien un polar, non ?

Le duo de flics du livre est haut en couleur, tout les oppose. On fait facilement le rapprochement entre la vie parisienne et celle en province. Vous aimez cette idée d’antagonisme entre les personnages ?

J’aime ce qui différencie les gens. Le duo de policiers est le plus marquant, mais il est tout aussi intéressant de voir les différents élus de la ville et de s’apercevoir qu’ils sont très différents les uns des autres. Ils ne se sont pas engagés pour les mêmes raisons et ne se comportent pas du tout de la même manière. C’est un thème qui me plaît beaucoup. Dans Barnabé, j’étais allé encore plus loin : à chaque chapitre, un nouveau narrateur racontait sa partie de l’histoire ; le style de narration changeait donc en fonction du personnage qui intervenait.

Pour en revenir à Merde à Vauban, il y a une chose qui m’a beaucoup frappée lorsque j’ai été nommé au gré des hasards de la vie professionnelle à Besançon. C’est que dans la plupart des régions de France, on ne sait pas où est cette ville. On la situe vaguement à l’Est, vers là-bas, quelque part entre Strasbourg et Lyon. Les habitués de la météo entendent régulièrement, surtout en hiver, parler de Mouthe que l’on identifie comme la ville la plus froide de France, mais cela ne va pas plus loin. Quant à savoir que Besançon est au pied des montagnes du Jura, qu’au milieu de cette ville de 120 000 habitants, on compte pas moins de sept collines et plus de 2000 ha de forêt, et qu’elle a vécu une histoire fabuleuse entre sa période romaine, sa longue appartenance à l’Espagne, sa conquête par la France sous Louis XIV, son industrie horlogère,…

Alors j’ai imaginé ce que pourrait être le désarroi d’un parisien à qui l’on annoncerait du jour au lendemain qu’il était nommé là-bas, à Besançon, dans l’Est, presque le Far-Est. Monceau est dans cet état d’esprit lorsqu’il monte dans le train vers Besançon. Il s’imagine partir vers le froid et compare son train au Transsibérien.

Je vous sens plus proche de Morteau que de Monceau je me trompe ?

Ah ah ah ! Je ne vais pas vous refaire le coup du « Madame Bovary, c’est moi ». Je bois un tout petit peu moins que le commissaire Morteau, mais comme lui, j’aime les vins du Jura, le poulet au vin jaune, la croûte aux morilles, le gratin au Morbier, le bleu de Gex, la fondue au Comté, la saucisse de Morteau, etc…

Plus sérieusement, je pense que l’opposition de style entre le commissaire Morteau et le lieutenant Monceau n’est pas que dans l’âge ou l’origine. Monceau est plein de fougue, il est pressé, il veut gagner du temps, aller très vite aux conclusions pour passer à la suite. Il lui faut de l’action et du résultat. Dans sa relation aux femmes, il est également dans la consommation immédiate. C’est un séducteur qui profite de la vie et papillonne. Le commissaire Morteau est d’un tout autre caractère. C’est un terrien. Il est attaché à l’endroit où il vit et n’est pas près à y renoncer quoi qu’on lui fasse miroiter pour sa carrière. En Franche-Comté, le temps est important. On le mesure, on le compte et on l’apprécie. Ce n’est pas par hasard et pas seulement à cause de l’industrie horlogère que Besançon accueille le Musée du temps où la petite amie de Monceau l’emmène pour lui faire comprendre qu’il est trop pressé. Morteau est très Franc-Comtois dans cette dimension-là aussi. Vivre trop vite, c’est parfois ne pas vivre. Il mène son enquête à son rythme et souligne souvent combien à vouloir aller trop vite au résultat, on en arrive à passer à côté. Dans sa vie sentimentale aussi, il est différent de son jeune collègue. Il n’a pas compris que son épouse ait pu le quitter après des années de vie commune car cela sort de son cadre mental. C’est aussi pour cela qu’il se laisse souvent aller à trop boire.

Alors suis-je plus proche de Morteau que de Monceau ? J’ai beaucoup de tendresse pour Morteau et son « savoir vivre » mais je suis comme beaucoup de nos contemporains : il y a du Monceau et du Morteau en moi. Je suis tiraillé entre le désir d’avoir tout, tout de suite, et l’envie de prendre le temps de savourer les choses, entre le rythme endiablé qui nous est imposé au travail et le plaisir d’aller à pied au bureau, de faire un petit détour pour mieux humer l’odeur de la forêt, prendre le temps d’aimer, pour réfléchir à un prochain roman...

Quelles sont vos influences majeures ?

Elles sont bien sûr nombreuses, mais pour simplifier, je les classerais en deux grandes familles.

Dans la famille classique, il y a les grands auteurs du XIXe et leur sens de la narration, de l’histoire véritablement racontée avec ses nombreux rebondissements et la qualité de leur langue. On y retrouvera bien sûr Victor Hugo, Alexandre Dumas, Eugène Sue, Maupassant, Balzac, Emile Zola et Marcel Proust (en débordant sur le XXe).

Dans la famille polars, il y a les auteurs pour lesquels la construction de l’intrigue est prépondérante, mais aussi la prise en compte des lieux, des personnalités, et du contexte historique. On y croise alors quelques incontournables connus ou un peu moins : Agatha Christie, Georges Simenon, Ellis Peters, Peter Tremayne, Jean-François Parot, Anne Perry, C.J. Samson, et j’en oublie beaucoup.

De quels écrivains de votre génération vous sentez-vous proche ?

Comment ne pas penser ici aux auteurs de La parenthèse ? J’ai la chance et l’honneur de participer à ce groupe d’auteurs très différents les uns des autres auxquels je voue amitié et admiration. Vous avez ici des pépites de très grande valeur et je suis certain qu’un grand nombre d’entre eux seront parmi les auteurs qui compteront dans les années qui viennent. Certains d’entre eux ne vous sont pas inconnus sur ce blog : Samuel Sutra avec son Kind of Black et sa série des Tonton, Didier Fossey avec Tr@que sur le web et Ad unum, Ellen Guillemain avec Un crime amoureux, Jérôme Fansten avec Les chiens du Paradis ou Les chiens du Purgatoire, Sébastien Teissier avec X, ou encore Fabien Pesty qui écrit des nouvelles fabuleuses dont j’espère que le public pourra bientôt les découvrir autrement que sur son blog (http://stipe.over-blog.com),…

Votre dernier coup de cœur ?

Pour le même prix, je vous en offre deux.

Kind of black de Samuel Sutra m’a scotché. Moi qui ne suis pas musicien du tout, Samuel a réussi à me faire entrer dans l’univers du jazz et à me faire entendre cette musique non pas comme je l’aurais entendue si j’avais moi-même écouté le morceau mais telle qu'il la ressent avec son oreille de musicien. Il m’a bluffé ! Le tout avec un polar très bien ficelé.

X de Sébastien Teissier a la palme de l’originalité. C’est un très bon polar, superbement construit, et qui réussit à déstabiliser le lecteur comme peu de romans savent le faire. Il m’a fait penser au Meurtre de Roger Ackroyd d’Agatha Christie, non pas pour l’énigme qui est évidemment différente mais pour l’originalité. Le Meurtre de Roger Ackroyd a étonné le monde et a été le premier succès d’Agatha Christie. X m’a étonné de la même manière tant ce qu’a écrit Sébastien Teissier n’a, à ma connaissance, jamais été écrit. Il mériterait un succès similaire.

Que réservez-vous à vos lecteurs pour les prochains mois ?

Je travaille à une nouvelle enquête du commissaire Morteau et du lieutenant Monceau. Comme d’habitude, c’est un lieu qui m’a inspiré. Cette fois-ci, nos deux policiers iront enquêter dans la vallée de la Loue à Ornans, la ville de Gustave Courbet, le peintre réaliste du XIXe à qui l’on doit L’origine du monde, Un enterrement à Ornans ou encore L’atelier du peintre. Cette vallée est superbe. C’est un immense canyon entre deux falaises de calcaire blanc. Dans le Jura, on appelle ces canyons des « reculées ». Or, à Ornans, il y a un merveilleux musée consacré à l’œuvre de Gustave Courbet. Et figurez-vous qu’un des tableaux de Courbet a été volé…

Le mot de la fin…

Merci, c’est un bon mot de la fin, non ?

Alors merci aux lecteurs qui ont choisi de distinguer Merde à Vauban avec ce Coup de cœur des lecteurs du Prix VSD du polar 2013, merci aux lecteurs qui l’ont aimé, l’ont dit, et ont permis le succès de ce roman, et merci à vous, cher monsieur DuBruit, de votre accueil sur ce blog.

Post-Scriptum : Vous noterez que je vous remercie alors que je n’ai pas encore lu votre chronique sur Merde à Vauban et que c’est pour cela que j’ai les ongles en sang à force de me les ronger.

Pour se procurer les deux premiers romans signés Saint-Fromond

Site : www.sebastien-lepetit.fr

Commenter cet article

Pascuzzi P 14/11/2013 22:30

Cet interview me rend encore plus impatiente de lire votre livre dont je n'entend que du bien.

Sébastien Lepetit 16/11/2013 21:29

Voilà un commentaire qui me fait énormément plaisir. Lorsque vous l'aurez lu, n'hésitez pas à m'envoyer un message à sebastien-lepetit.fr [@] laposte.net : j'adore recevoir l''avis des lecteurs, quel qu'il soit.