LA CHRONIQUE
Le premier contact avec « Sa vie dans les yeux d’une poupée » est d’abord visuel. D’abord Magnifique couverture. Le message est clair : même l’objet le plus innocent peut se révéler inquiétant une fois vu sous un certain angle. Ensuite le bandeau tapageur où l’on nous dit qu’Ingrid Desjours est « Notre nouvelle reine du thriller ». Cet argument publicitaire est accompagné d’une photo de l’auteur : pose ingénue et sourire innocent, pourtant on peut lire dans ses yeux un : « Tu ne vas pas être déçu du voyage » un brin machiavélique.
On ouvre le livre….
Premier chapitre : présentation de la frêle et naïve Barbara, on entre dans un univers triste, doux-amer. On devine le serpent proche…
Chapitre deux : présentation de Marc, le flic … le malaise s’installe…
Chapitre trois : uppercut en pleine face, lecteur au tapis. Le serpent est là.
En trente- trois pages on devine déjà que l’on a à faire à un objet unique, sombre, violent et cruel.
Nous sommes spectateurs de deux métamorphoses, celle de la jeune Barbara pour qui la vie n’a pas fait de cadeaux et qui va sombrer et se réfugier dans un monde imaginaire où les poupées parlent et où elle se crée une double personnalité pour assumer ses actes de plus en plus terribles. Il y a aussi la transformation de Marc, cabossé par la vie au sens propre comme au figuré. Lui le misogyne aigri et blasé par la vie se révèlera avoir bien plus de valeurs qu’il n’y parait.
La vie nous transforme, elle peut détruire ou sublimer.
Le style d’Ingrid Desjours est brut de décoffrage, violent et cru. Mais quelle efficacité, on est embarqué dès les premières pages. La lecture se fait de manière très fluide au rythme imposé par l’auteur. Les feuilles se tournent presque d’elles même.
Malgré les actes terribles qui vont se jouer je n’ai pu me départir d’un sentiment d’empathie envers les personnages qui ne m’a pas quitté de la première à la dernière page. C’est la grande force du livre. Barbara et marc prennent vie sous la plume de l’auteur, ils sont habités, ils nous habitent.
Alors verdict : et bien le bandeau n’était pas tapageur, Mme Desjours est bien une reine du thriller !
Je terminerai avec un extrait d’un texte de Saez qui convient parfaitement à l’ambiance du livre :
« Pour te voir crucifié
Par la vie par le monde
Des défilés de filles
Pour y voir déchiré
Pour te voir devenir
Oui un mort en devenir
Expert en assurance
Un cimetière en attente »
Editions Plon
Mars 2013
330 pages
17 €
PRESENTATION DE L’AUTEUR
Née en 1976, Ingrid Desjours est psychologue spécialisée en sexo-criminologie. Après avoir pratiqué en Belgique auprès de criminels sexuels, elle se consacre aujourd'hui à l'écriture en tant que scénariste, romancière et chroniqueuse pour le magazine Alibi.
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L'INTERVIEW
Ingrid Desjours bonjour,
1- « Sa vie dans les yeux d’une poupée » est votre quatrième roman, quel regard portez-vous dessus un mois après sa sortie ?
Bonjour Gaylord !
Déjà, j’ai l’impression d’être comme l’annonce votre blog : avec du bruit dans les oreilles et de la poussière dans les yeux ! Ce roman m’a beaucoup habitée et tellement malmenée pendant que je l’écrivais que le regard que je porte sur lui est forcément particulier. Comme celui qu’une mère pose sur un enfant né par accident, un enfant qu’elle adore et qu’elle doit déjà donner au monde, laisser aux autres, avec l’espoir qu’il soit bien accueilli, bien compris, aimé… J’ai envie de l’accompagner, de le défendre, de le revendiquer. Pourtant il s’éloigne déjà de moi et les personnages ont continué d’avancer et d’évoluer depuis que j’ai écrit le mot « fin »… Alors je le regarde de plus en plus comme une belle aventure qui s’est achevée, comme le témoignage de quelque chose qui fut. Qui fut bien, mais que je dois laisser partir.
2- Dès le départ le lecteur est malmené, il n’y a pas de round d’observation. Etait-ce une volonté de votre part d’instaurer ce climat après seulement quelques pages ?
J’aime bien l’image du round que vous utilisez. En effet, mes personnages se télescopent, donnent et reçoivent des coups comme sur un ring. Et quand on est sur un ring, on ne se fait pas des courbettes pendant une demi-heure avant d’aller au combat. On se met en « garde » et on tape dedans direct. Dans mon roman, les choses sont aussi simples que ça ! Pourtant, ce n’était pas un calcul de ma part, car si je sais d’où je pars et où je vais quand j’écris, il n’y a pas d’intention pour autant : je ne cherche ni à choquer, ni à provoquer, ni même à malmener. Les choses sortent comme elles peuvent, comme elles doivent… telles quelles. Et elles viennent surtout des tripes : directement du producteur au consommateur ! Alors si ça secoue et émeut, tant mieux. Ça veut dire, pour moi, que je n’ai pas triché, que j’ai su retranscrire les événements, les émotions qui m’habitaient et animent mes personnages. Mais parce que je n’aime ni les concessions ni les compromissions, je ne cherche pas non plus à épargner le lecteur. Alors s’il faut lui faire sentir l’haleine d’un violeur pour qu’il saisisse bien l’horreur de la situation, je n’hésite pas non plus à lui mettre le nez dedans !
3- D’où vous vient l’inspiration qui permet de rendre crédibles vos personnages si torturés et cabossés par la vie ?
Ce qui me permet de les rendre crédibles c’est, je crois, à la fois mon ancien métier où j’ai côtoyé un certain nombre de personnalités criminelles, de ces gens qu’on peut qualifier de « monstres », ainsi qu’un bon sens de l’observation. Je pense poser un certain regard sur les gens, qui fait que je les décortique, cherche à en comprendre la structure, la logique. Et je retranscris ça, tout simplement… Maintenant, pour ce qui est de l’inspiration, je dirais que c’est là que se situe le mystère ! Je ne sais pas vraiment d’où me viennent ces histoires, ces personnages. Je suppose que c’est une sorte de patchwork composé à la fois de ce que je connais et de ce que je suis… Ce que je peux vous dire encore, c’est que je fais littéralement corps avec mes personnages quand j’écris. Je suis eux. Chacun d’entre eux. (A moins que ce ne soit le contraire ? )
4- Votre style est direct et sans concession, vous sentez vous proche d’autres auteurs à la plume aussi virulente que la vôtre ?
Vous savez, Gaylord, je crois sincèrement qu’on ne peut pas être juge et partie ! Déjà pour être honnête, si je les écris, je ne lis pas mes livres ! Pas comme un lecteur lit le livre d’un inconnu, en tout cas… Alors je ne saurais moi-même pas qualifier mon style ! En outre, je me méfie des sentiments de proximité ou des comparaisons à d’autres auteurs. Je trouve ça dangereux, tant pour l’ego, que pour sa propre progression. Je pourrais vous dire, bien sûr, que j’ai biberonné à Maupassant, Barjavel, Baudelaire et Stephen King, étant adolescente, ça vous donnerait peut-être une idée de ce qui a pu influencer et nourrir mon imaginaire. Mais je n’ai besoin de me sentir proche de personne, ni de me revendiquer d’aucune école. J’écris comme je suis et j’essaie de progresser, de me nourrir de la « vraie vie ». Et puis la comparaison c’est toujours réducteur (pour les deux parties), ça enferme dans quelque chose. Et j’aime trop ma liberté pour me laisser emprisonner dans un genre ou une catégorie d’auteurs J
5- « Sa vie dans les yeux d’une poupée » est un thriller certes mais il y a une portée sociologique dans votre écrit, était-il important pour vous d’attirer le lecteur vers un second degré de lecture ?
Encore une fois ce n’est pas une démarche, une intention, un calcul. Quand quelque chose me révolte ou m’interpelle, j’en parle, je réagis. Je ne sais pas être autrement c’est tout. Il n’y a ni honte ni mérite à être comme ça, c’est juste un trait de personnalité. Alors oui, dans ce roman j’évoque en filigrane la question du rapport au corps dans notre société, du handicap, du deuil qu’on ne fait jamais assez vite aux yeux des autres, des conditions scandaleuses de « détention » des personnes âgées dans certaines maisons de retraite… Et sûrement que c’est important pour moi, non pas d’attirer le lecteur vers un second degré de lecture, mais du moins de lui offrir la possibilité de le faire s’il le souhaite. Mais je n’impose rien. Car au final, on ne perçoit d’un livre que ce qu’on est capable d’en percevoir.
6-De quoi sera fait le futur d’Ingrid Desjours ?
Déjà j’espère qu’elle ne commencera jamais une phrase en parlant d’elle à la troisième personne ! J J’ai beaucoup de projets qui ne demandent qu’à voir le jour… Il y a un cinquième roman dans les tuyaux pour 2014 et des scénarios qui commencent à taper bien fort dans mes tiroirs pour que je les laisse sortir… Et puis… Il y a un projet complètement délirant et pharaonique sur lequel je travaille en secret (mais d’arrache-pied)… Une forme d’écriture complètement nouvelle pour moi dans un domaine où on ne m’attend pas du tout ! A suivre, donc…
7- Et enfin je ne peux vous quitter sans vous demander de nous parler de Damien Saez (la bande son du roman ?)
Et si vous suivez un peu ma page Facebook vous savez forcément que j’adore ce chanteur ! Damien Saez c’est Rimbaud qui sature sa guitare ! C’est du rock, du vrai, du pur, de l’engagé. Une musique sans concession qui va droit aux émotions, à la colère, à l’amour. C’est aussi une musique au service d’une plume sublimement acérée, trempée dans l’acide. D’un texte brut et poétique à la fois. C’est tout ce que j’aime ! D’ailleurs, il passe bientôt au Zénith et je peux vous garantir que je serai dans la fosse à me péter les cordes vocales et me manger des coups de coudes, comme toute bonne fan qui se respecte J
Merci pour vos réponses
Un grand merci à vous pour vos questions J